Wednesday, October 22, 2008

Obama au-delà du multiculturalisme


Le spectacle de l'élection américaine, rythmé par ses débats télévisés, ne rend pas toujours compte des changements qui s'effectuent d'ores et déjà dans la société grâce à la candidature d'Obama. Aucune révolution n'est attendue, ni économique, ni raciale, mais la campagne électorale active au plus fort les contradictions qui travaillent les États-Unis: en deçà de la surchauffe idéologique, les frottements entre classes, races et sexes mobilisent la tectonique des identités.

On dit que la société américaine est «multiculturelle». Ce grand mot désigne la liberté pour chacun, quelles que soient ses origines et sa culture, de se faire une place. Il indique aussi la séparation dans le multiple, la cohabitation des groupes plus que leur échange. Je prends l'exemple de Baltimore, pour y travailler régulièrement depuis quelques années. La ligne de couleur existe toujours dans cette ville dont deux tiers des habitants sont Africains-Américains. Située dans la grande banlieue de Washington DC, elle conserve la marque de la séparation socio-ethnique. Luttant contre le chômage et la criminalité (dont le taux est un des plus élevés des États-Unis), Baltimore se remet peu à peu de la crise sidérurgique des années 60 et garde encore le souvenir des émeutes noires d'avril 1968.

Il existe malgré tout quelques rues un peu mélangées, des quartiers où les habitants affichent leur opposition à la guerre en Irak sur les façades de leur maison. Elizabeth, quaker et retraitée, vit dans une des ces maisons mitoyennes alignées à l'identique. Elle est visiteuse de prisons où elle rencontre des détenus pour discuter de la violence entretenue par le trafic de drogue et les gangs. Elle milite aussi dans une association antiraciste très active, et ce soir elle organise un groupe de discussion sur les privilèges des Blancs. Les livres de Tim Wise servent de base : dans White Like Me, l'auteur montre la permanence implicite des inégalités raciales, reconduites à l'insu des personnes et des politiques menées. Et il récidive aujourd'hui avec Speaking Treason Fluently: Anti-Racist Reflections From an Angry White Male, où il analyse notamment la dimension raciale de la catastrophe causée par l'ouragan Katrina.

Le livre de Wise renverse les points de vue sur la discrimination en détaillant tous les privilèges implicites des Blancs. Et il traque les pièges de la domination non-dite, car la politique de l'affirmative action n'a pas modifié le regard de l'autre. Ses analyses brouillent la dialectique hégélienne au cœur de la politique réparatrice. Le Noir est reconnu comme ayant souffert d'une discrimination, mais le Blanc, dont la reconnaissance est acquise à chaque instant depuis sa naissance, se pense quitte et dénie les privilèges dont il jouit pourtant à tous les niveaux.

La réunion se déroule dans un vieil entrepôt désaffecté, réhabilité depuis peu par la municipalité dont Sheila Dixon, une Africaine-Américaine, est devenue maire l'an passé. De la brique et du fer rouillé, au loin le grand ciel rougeoyant d'avant la nuit, la beauté «sous la patine de la misère». La discussion s'emballe. Un homme qui a grandi à Detroit explique qu'il y avait beaucoup plus de mélanges dans sa banlieue ouvrière que dans les quartiers de la bourgeoisie baltimorienne. Le débat connu entre race et classe sociale resurgit : existe-t-il moins ou plus de racisme dans les classes laborieuses? D'autres lui objectent que plus le niveau d'éducation et de richesse augmente, plus la mixité l'emporte : la bourgeoisie noire et la bourgeoisie blanche se fréquentent volontiers, partageant les mêmes valeurs.

Une femme qui milite depuis vingt ans dans les associations anti-racistes déclare se lever tous les matins en se disant qu'elle est blanche et privilégiée. Quelques-uns renâclent à l'admettre : ils sont Blancs mais pas forcément privilégiés. Il leur a fallu des bourses pour faire leurs études. Plusieurs d'entre eux, aujourd'hui retraités, vivent dans la précarité à cause de la crise boursière. D'autres viennent de parents immigrés qui pour s'intégrer ont accepté des travaux déclassés malgré leurs anciennes qualifications. Certains ont des parents rescapés du nazisme. Alors, privilégiés en quoi?

De fait, les démonstrations de Wise, pour justes qu'elles soient, demeurent pétries de mauvaise conscience et ne conduisent pas forcément vers une politique juste. L'auto-flagellation est gouvernée par une morale de la culpabilité qui ne touche que des personnes déjà acquises à la cause de l'égalité civique. Et la question devient vite politique : faut-il culpabiliser les Blancs des working classes alors qu'ils ont au contraire l'impression d'avoir été défavorisés par l'affirmative action, ne profitant pas des programmes d'aide à l'étude et à l'emploi? Même Obama, lors de son discours dans la ville voisine de Philadelphie, a déclaré comprendre la frustration de ces Blancs-là.

Dans cette élection, le refoulé de la société multi-culturelle se déclare d'autant plus qu'il excite les rivalités communautaires. Alors que les sondages sont très favorables à Obama, demeure toujours cette crainte : ceux qui ne voudront jamais voter pour un Noir ne le disent pas aux sondeurs. Mais personne n'a le monopole du préjugé : des Africains-Américains soupçonnent parfois leurs amis juifs de voter McCain, en présupposant que le soutien inconditionnel à Israël gouvernera leur choix. Témoignant pourtant de l'engouement de nombreux Juifs libéraux pour Obama, une video humoristique de Sarah Silverman connaît un immense succès sur le Net : elle s'y montre avec sa grand mère juive de Floride, utilisant tous les moyens pour la faire voter Obama.

Le spectre de la concurrence identitaire peut être élargi à de nombreux niveaux de la société américaine, notamment à celui de la différence des sexes. Là encore cette élection fait émerger les différends et elle en attise les contradictions. Ainsi les supportrices d'Hillary Clinton, attachées à la possibilité qu'une femme devienne enfin présidente des États-Unis, se trouvent prises à revers par la tonitruante colistière de McCain. Sarah Palin incarne-t-elle un nouveau féminisme, celui d'une femme à la fois puissante, chasseuse d'ours et séduisante, ou enterre-t-elle au contraire le féminisme par son opposition aux droits conquis par les femmes, notamment l'avortement? Récemment des associations de militantes ont tenu à manifester qu'on pouvait être à la fois féministe et soutenir l'homme Obama contre la femme Palin qui «ne partage qu'un chromosome avec Hillary» comme l'affirme Gloria Steinem.

La candidature d'Obama provoque ainsi de multiples petits séismes identitaires. Elle avive la question des différences autant qu'elle la fait bouger, non seulement par son discours inédit sur la race mais aussi par la confrontation des communautés avec les représentations des autres.

On pourrait légitimement dire que la victoire d'Obama serait un moment fort de la reconnaissance des Noirs. Assurément elle jouera ce rôle symbolique et décisif, au-delà des États-Unis. Cependant nous sommes peut-être déjà au-delà de la reconnaissance des identités. Le succès de cette candidature induit plus avant un dénouage des identités généalogiques, dénouage incarné paradoxalement par l'individu Obama (ce Noir qui l'est trop ou pas assez, cet Africain-Américain qui n'est pas descendant d'esclave…).

Certes la réalité de la séparation identitaire demeure, installée depuis si longtemps; toutefois cette campagne électorale y introduit du jeu. L'avenir d'un tel déplacement des identités communautaires n'est pas forcément radieux, mais au moins il dessine un avenir, alors qu'on croyait notre époque repliée sur ses généalogies.

Par François Noudelmann - Libération